La fronde de la jeunesse indienne révèle une défiance envers les médias traditionnels
Des journalistes qui couvraient le mouvement de contestation de la jeunesse indienne le mois dernier ont été pris à partie, voire agressés, par des manifestants les accusant de soutenir le gouvernement, signe d'une défiance croissante envers les médias audiovisuels traditionnels.
Lors des rassemblements à travers le pays, sous la bannière du "Parti du peuple des cafards" (CJP), les protestataires brandissaient des affiches qualifiant les chaînes de télévision de "pires ennemis de l'Inde" et les accusant d'être "à la botte" du gouvernement.
Un signe du fossé grandissant entre les chaînes de télévision traditionnelles et les médias numériques indépendants qui deviennent de plus en plus une source d'information pour les jeunes Indiens.
A New Delhi, où des milliers d'étudiants étaient réunis sur l'esplanade de Jantar Mantar, de nombreux participants disaient privilégier les réseaux sociaux et les médias indépendants pour s'informer.
"C'est décourageant de regarder les chaînes d'info", a confié Sukhjeet Narula, 28 ans, informaticien. "Elles qualifient chaque manifestation d'anti-nationale."
Cette défiance s'est traduite par des attaques visant des journalistes de télévision.
Dev Kotak, reporter pour Times Now, une des principales chaînes d'information en continu en langue anglaise en Inde, en a fait l'amère expérience.
Lors du rassemblement de milliers de jeunes dans le cœur de Delhi, ce journaliste de 36 ans a d'abord essuyé des jets d'eau, avant d'être giflé puis roué de coups de pied.
- Médias "à la botte" -
"J'ai senti la colère monter autour de moi et j'ai eu peur de mourir", a-t-il confié à l'AFP.
Des vidéos du journaliste, visiblement exténué, courant derrière des membres des forces de l'ordre pour échapper à une foule qui le pourchassait, se sont rapidement propagées sur les réseaux sociaux.
Trois de ses collègues ont également été harcelés.
Sur des images vérifiées par l'AFP, un journaliste de Zee TV, une des principales chaînes d'information du pays, est pris à partie lors d'un direct depuis une manifestation à Bombay.
Times Network a assuré avoir couvert les manifestations de façon "neutre". Malgré cela, ses journalistes ont été "agressés de la manière la plus répréhensible qui soit": "nous pouvons avoir des opinions divergentes, mais nous ne pouvons pas nous faire justice nous-mêmes", a indiqué le groupe dans un communiqué.
Selon des spécialistes des médias, ces récents événements témoignent de plusieurs années de perte de confiance.
"Les médias +à la botte+ sont considérés comme hostiles au peuple et à l'opposition", affirme à l'AFP le journaliste Ravish Kumar.
"Ils ont sapé leur propre crédibilité. De véritables revendications populaires sont présentées comme des conspirations afin de les discréditer."
Depuis l'arrivée au pouvoir en 2014 de Narendra Modi, la liberté de la presse est en crise en Inde selon Reporters sans frontières (RSF), qui pointe notamment la concentration des médias et un alignement politique de plus en plus assumé.
- "Menace pour la démocratie" -
L'Inde occupe la 157e place sur 180 pays dans le classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF, soit un recul de 17 places par rapport à 2013.
Des journalistes critiques envers le gouvernement ont été visés par des poursuites judiciaires, des arrestations et des campagnes de harcèlement en ligne menées par des partisans du parti au pouvoir, le Bharatiya Janata Party (BJP).
L'opposition reproche de longue date aux chaînes d'information leur proximité avec le BJP, et une couverture biaisée et clivante, notamment vis-à-vis de la minorité musulmane.
Face à une hostilité grandissante, des journalistes de télévision ont dissimulé le nom de leur média pour couvrir la contestation.
"Les médias traditionnels se sont complètement vendus au gouvernement", a déploré Shailendra Singh, 30 ans, un employé du secteur privé.
Pour Atul Chaurasia, rédacteur en chef de Newslaundry, un site d'information indépendant, une partie du problème vient du "modèle économique défaillant" des médias traditionnels, dépendants des dépenses publicitaires de l'Etat.
"Le gouvernement instrumentalise la publicité, détruisant de fait l'environnement qui permet aux organes de presse de fonctionner librement", a-t-il expliqué à l'AFP.
Pour lui, il est important de distinguer les grandes chaînes des médias indépendants, souvent soumis à des pressions des autorités, en étant notamment perquisitionnés, tandis que certains journalistes sont accusés d'être "antinationaux", voire emprisonnés, souligne-t-il.
A ses yeux, la colère actuelle reflète le sentiment grandissant qu'une partie des médias télévisés indiens a abandonné son rôle de contre-pouvoir pour se transformer en "menace pour la démocratie".
"C'est désormais un handicap même pour le Premier ministre Modi."
V.Bertemes--LiLuX