Kenya: lombrics et mouches au secours des sols des agriculteurs kényans
Pour régénérer leurs sols appauvris par les engrais chimiques, sur fond d'essor mondial de la demande en alimentation saine, des fermiers kényans ont trouvé des alliés précieux qui leur fournissent pour presque rien des fertilisants naturels: des lombrics et des mouches.
L'agriculture est un secteur crucial de l'économie du Kenya, représentant environ 22% du PIB du pays et employant autour de 45% de la population active.
Mais un rapport de la fondation allemande Heinrich Boll a révélé en 2025 que 40% des terres en Afrique de l'Est étaient appauvries, en partie à cause de l'abus d'engrais chimiques, avec pour conséquence une perte de productivité évaluée à 65 milliards de dollars.
Au Kenya, 32% des terres cultivables ont été classées "fortement acides" par la fondation. Le changement climatique et des pratiques agricoles excessivement intensives figurent parmi les causes avancées.
L'envolée parallèle des prix des engrais en 2026, alimentée par la guerre au Moyen-Orient et la fermeture de fait du détroit d'Ormuz, ont dopé la quête d'alternatives.
Dans un appentis de la ferme de George Muturi, qui cultive des choux et des brocolis sur un peu moins d'un hectare à Lari, à quelque 50 km de Nairobi, s'alignent environ 70 caissons de bois superposés.
Dans chacun d'eux, au moins 5.000 lombrics du fumier - une espèce de ver de terre - grouillent dans un mélange de restes de nourriture et de déchets de récolte, agrémenté de bouse de vache.
- excréments fertiles -
Dans six semaines, cet agriculteur de 31 ans récoltera du lombricompost, un fertilisant naturel issu des déjections des lombrics du fumier se nourrissant de la décomposition de matières organiques.
Des études ont montré que le lombricompost améliore la structure des sols et la rétention de l'humidité et y augmente la teneur en matière organique.
Les résultats sur ses récoltes de légumes en témoignent: "le lombricompost a été une révélation", explique George Muturi à l'AFP, "notre terre est bien meilleure, dans le sens qu'on peut semer et cultiver même durant la saison sèche".
Il transforme environ 10 tonnes de déchets organiques chaque semaine, ce qui "donne environ deux à trois tonnes hebdomadaires" de lombricompost, ajoute-t-il, suffisamment pour en vendre désormais une partie à des exploitations de plus grande taille, certaines produisant même pour l'export.
Mais il reconnaît que le chemin reste long avant un usage à échelle industrielle, au vu des quantités très importantes nécessaires pour obtenir des effets similaires à ceux des engrais chimiques.
A environ 200 km de là, à Njoro dans le comté de Nakuru, Robert Mwangi, fondateur et patron de Nawiri Organics, qui produit des engrais naturels, mise non sur les vers mais sur les mouches. Plus spécialement sur les larves d'Hermetia illucens, appelée également Mouche soldat noire.
Il collecte des déchets du principal marché de la localité et en nourrit ces larves dont les excréments forment du frass, un engrais naturel. Les larves devenues matures sont séchées et servent à nourrir le bétail.
- essor du bio -
Dans une serre, une odeur âcre s'échappe de bidons emplis de déchets organiques, ensuite déversés dans des bacs en plastique où les larves se nourrissent et produisent le frass.
"Avec les engrais conventionnels, plus vous en utilisez, plus la productivité des sols diminue, parce qu'ils créent un environnement acide qui n'est pas bon pour les micro-organismes responsables du maintien et de l'amélioration de la fertilité de la terre", explique M. Mwangi.
Avec un engrais naturel, "les fermiers peuvent constater une productivité accrue au fil du temps, et une fertilité améliorée qui réduit leurs coûts de production", ajoute-t-il, soulignant que c'est également un bon moyen de recycler des déchets organiques.
L'alimentation biologique est un marché en pleine expansion à travers le monde, offrant des prix plus intéressants pour leurs produits aux exportateurs agricoles, notamment du Kenya qui exporte principalement du thé (il est le 1er exportateur mondial en volume), des fleurs coupées, des légumes frais (avocats et haricots verts principalement) et du café.
Le secteur de l'agriculture biologique au Kenya prend donc de l'essor. Selon une étude du Réseau kényan d'agriculture biologique (KAON), entre 2021 et 2023 le nombre d'exploitations bio est passée de 54.386 en 2021 à 62.626 en 2023 et les superficies cultivées de 116.842 à 171.298 ha.
La demande en engrais naturel "surpasse désormais nos capacités de production", explique M. Mwangi.
R.Thill--LiLuX