Le Bangladesh attend avec impatience ses premiers kilowatts d'électricité nucléaire
Le Bangladesh se prépare à mettre en service sa première centrale nucléaire, un projet longtemps retardé qui doit réduire ses difficultés récurrentes d'approvisionnement en électricité mais nourrit les craintes des populations riveraines.
Une fois opérationnels, les deux réacteurs de la centrale de conception russe de Rooppur (sud) doivent fournir une puissance de 2,4 gigawatts, soit plus de 10 % de la demande actuelle du pays de 178 millions d'habitants.
Un coup de pouce très attendu par le gouvernement, qui importe 95% de ses besoins en pétrole et en gaz.
La guerre au Moyen-Orient l'a contraint depuis février à rationner la consommation des carburants, du gaz et de l'électricité, et à en augmenter la facture.
Pour Md Zahedul Hasan, le patron de la centrale - au coût estimé à 13 milliards de dollars - son branchement enfin programmé au réseau constitue l'avènement de plus de dix ans d'efforts.
"La première tranche doit être livrée d'ici à la fin de cette année, la seconde sera opérationnelle dans l'année qui suit", se réjouit-il dans son bureau tout neuf des rives du fleuve Padma, à 150 km à l'ouest de la capitale Dacca.
Lancé avec le géant nucléaire russe Rosatom, le chantier a transformé Rooppur en une improbable enclave russe au cœur du Bangladesh.
Au fil des années, des milliers d'ouvriers, de techniciens et d'ingénieurs russes ont investi la région, avec leurs logements, leurs magasins aux enseignes en bangla, en russe ou en anglais et leurs restaurants servant... du bortsch.
- "Futurs ingénieurs" -
Technicien de formation, Alexander Vladimirovitch Skvortsov explique avoir préféré débarquer en 2024 avec toute sa famille au Bangladesh plutôt qu'en Turquie.
"C'est en voyant pour la première fois le chantier en cours à Rooppur que j'ai réalisé l'étendue du travail à accomplir", explique-t-il, "franchement Rooppur a changé ma vie".
La construction de la centrale nucléaire a également modifié en profondeur l'économie locale.
Md Emon Khan, 28 ans, a renoncé à son emploi dans le textile à Dacca pour revenir dans sa ville vendre des fruits et légumes aux ouvriers. "Je connais un peu de russe et eux parlent le bangla", s'amuse-t-il.
Si elle a réjoui entrepreneurs et commerçants, l'arrivée du nucléaire suscite son lot de craintes dans la population locale, qui n'a rien oublié de la catastrophe survenue à Tchernobyl (Ukraine) en 1984.
Les responsables du site assurent que toutes ses leçons ont été tirées et que sa sécurité est absolue.
"Nous sommes ravis que le nom de Rooppur soit désormais connu dans le monde entier", dit Mohammad Nafiz, 15 ans, près d'une tour de contrôle des radiations. "Moi et mes amis espérons bien travailler à la centrale une fois notre diplôme d'ingénieur en poche".
Dans sa maison située à un quart d'heure de marche du site, Md Yunus Ali, 80 ans, est moins enthousiaste.
- "Sécurité" -
"Il y a quelques jours encore, un test de compresseur a causé une grande détonation. Les enfants qui dormaient se sont réveillés effrayés", rappelle le retraité. "A mon âge, je ne crains plus rien mais je tiens à ce que mes enfants et petits-enfants vivent en sécurité".
Le site de Rooppur a été retenu pour y installer une centrale nucléaire dès les années 1960, quand le Bangladesh n'était encore que la partie orientale du Pakistan.
Sitôt son indépendance en 1971, des discussions se sont ouvertes avec l'Arabie saoudite, la France, la Chine puis la Corée du Sud. Sans aboutir.
Le Bangladesh a finalement signé un accord en 2015 avec la Russie, qui a offert un prêt couvrant 90% du coût. Et les travaux ont pu commencer en 2017.
La pandémie de Covid-19 et l'invasion russe en Ukraine ont retardé le calendrier. De même que des accusations de pots-de-vin visant l'ex-Première ministre Sheikh Hasina, renversée en 2024, et plusieurs membres de sa famille.
Mais la plupart des Bangladais attendent surtout de "leur" première centrale nucléaire qu'elle sécurise leur approvisionnement en électricité.
"La centrale est tout près de chez moi", soupire Belly Begum, une agricultrice de 55 ans dont les pompes d'irrigation tombent souvent en panne faute de courant. "Pourvu qu'elle réussisse à m'alimenter sans interruption".
D.Rueter--LiLuX