Turquie : manifestations à Izmir, un bastion de l'opposition dont le maire fait défection
Plus de mille manifestants se sont rassemblés mercredi soir à Izmir, la troisième ville de Turquie, pour dénoncer la défection du maire de ce bastion de l'opposition au profit du parti du président turc Recep Tayyip Erdogan.
La prise de contrôle de la mairie d'Izmir, une place forte de la laïcité située sur la côte égéenne de la Turquie et que les sociaux-démocrates gouvernent depuis 27 ans, par le Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur), constitue un coup politique majeur pour cette formation, même si elle ne dispose pas de la majorité au conseil municipal.
La décision de Cemil Tugay de rejoindre l'AKP a été annoncée par M. Erdogan lui-même au cours d'une réunion de son groupe parlementaire à Ankara. "Nous nous mettons en route pour remettre Izmir sur pied, résoudre ses problèmes et la reconstruire presque entièrement", a affirmé le maire après que le chef de l'Etat lui a remis un insigne du parti.
Ce revirement a provoqué la colère à Izmir, où la police avait barricadé les principales places de la ville, selon un correspondant de l'AFP.
À la tombée de la nuit, une foule brandissant des drapeaux turcs s'est rassemblée derrière les barrières autour de la place Cumhuriyet, scandant "Tugay, démission !", "Tugay traître !", ou encore "Izmir est libre et restera libre !".
Certains transportaient un cercueil de fortune sur lequel était inscrit : "Mort politique". Des policiers antiémeutes et au moins quatre camions équipés de canons à eau ont été déployés.
S'adressant à la foule, Cagatay Guc, le chef de l'opposition à Izmir, a demandé la démission du maire. "Vous avez été révoqué, Cemil Tugay, vous n'êtes pas le maire. Vous êtes assis là grâce aux voix de la nation mais, aujourd'hui, cette nation vous a retiré ces fonctions".
- "Changer de visage" -
Certains proféraient même des paroles qui frisaient la menace. "Il ferait mieux de changer de visage car il ne pourra plus se promener dans les rues d'Izmir", a ainsi déclaré Ali Mahir Basarir, un député du principal parti d'opposition, Yeni Parti.
Les manifestants ont fini par se disperser sans qu'aucune interpellation n'ait été signalée.
Une douzaine de personnalités culturelles de la ville ont démissionné, parmi lesquelles le directeur artistique des théâtres d'Izmir, neuf membres du conseil consultatif du théâtre municipal et un poète qui dirige le Festival de littérature, selon le site internet Birgun.
Cette défection intervient à un moment où l'opposition turque fait face à une intense répression, avec nombre d'arrestations et de procès visant ses maires et ses élus, dans des affaires que les observateurs considèrent comme ayant un caractère politique.
Le bras de fer a commencé après l'éclatante victoire du CHP (Parti républicain du peuple, opposition) aux élections municipales de mars 2024, une lourde défaite pour l'AKP et le président turc.
-Défection par "peur"-
Six responsables de province ont été arrêtés, dont le maire d'Istanbul Ekrem Imamoglu, considéré comme un des adversaires les plus sérieux de M. Erdogan devant les urnes, ainsi que 29 maires d'arrondissements, dont 13 à Istanbul.
Parallèlement, au moins 17 édiles avaient fait défection avant celle de Cemil Tugay.
Celui-ci avait été élu avec 48,97 % des voix. En juin, il avait démissionné du CHP à la suite d'une décision de justice controversée qui avait plongé ce parti dans la crise et entraîné l'éviction de son chef, Özgür Özel.
Ce dernier a depuis fondé le Yeni Parti (Nouveau Parti), devenu la principale formation de l'opposition. Mais M. Tugay n'y a pas adhéré, affirmant vouloir rester indépendant tout en dénonçant les rumeurs sur son intention de passer dans le camp adverse.
Selon l'analyste politique Berk Esen, cette défection tonitruante sert "la stratégie de l'AKP visant à surmonter sa lourde défaite aux élections (...) par la force et la répression". Les maires de l'opposition ne changent pas de camp par conviction mais, pour beaucoup, "par peur", a-t-il déclaré à l'AFP.
Mardi, Özgür Özel a dénoncé la campagne de menaces et de chantage dont sont victimes selon lui les élus d'Izmir.
"Ceux qui n'ont pas cédé à ces pressions quitte à être en prison et qui n'ont pas trahi leurs amis et leur parti sont nos frères jusqu'à la mort. Ceux qui nous ont vendus et sont partis sont des traîtres. Et ceux qui les ont achetés sont des voleurs de la volonté nationale", a-t-il déclaré.
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B.Diederich--LiLuX