Mayotte: la peur des expulsions éloigne les malades du VIH des soins
L'épidémie de VIH progresse fortement à Mayotte, mais le dépistage et l'accès aux soins se heurtent à la peur des contrôles de police chez les étrangers en situation irrégulière, alertent médecins et associations.
Selon l'étude Epimay 2025 de l'Agence régionale de santé (ARS), cinq adultes sur 1.000 vivent avec le virus, contre un sur 1.000 en 2019.
Le petit archipel de l'océan Indien affiche le "taux de positivité le plus élevé parmi l'ensemble des départements français", soulignait Santé publique France dans un bilan publié en 2025.
Chef du service des maladies infectieuses au Centre hospitalier de Mayotte (CHM) à Mamoudzou, le docteur Mohamadou Niang constate cette accélération. Jusqu'en 2021, il recensait "entre 20 et 30" nouveaux cas positifs par an. "En 2025, on est à 139", s'alarme-t-il, avec déjà une centaine de nouveaux cas à la fin du mois d'août 2026.
L'infectiologue identifie de nombreux obstacles au dépistage, expliquant que 20% des patients découvrent leur maladie à un stade très tardif.
Outre le coût des transports dans un département où 77% de la population vit sous le seuil de pauvreté, la peur des forces de l'ordre dissuade les malades.
Près de 48% des habitants sont étrangers, selon le recensement de l'Insee en 2017.
- Stratégies de contournement -
Responsable du Centre gratuit d'information, de dépistage et de diagnostic (CeGIDD) de Mamoudzou, le docteur Alain Prual partage ce constat. "Le principal obstacle, c'est la PAF", la police aux frontières, assure-t-il, mentionnant des contrôles filtrants aux abords de l'hôpital.
Directeur de la Protection maternelle et infantile (PMI), le docteur Abdon Goudjo observe de son côté que ses patientes élaborent des "stratégies" pour "contourner les forces de police" et parvenir à consulter un médecin.
En juin 2024, le Défenseur des droits a attesté l'existence de "contrôles de police aux abords du centre hospitalier de Mayotte, susceptibles d'entraver l'accès aux soins des étrangers en situation irrégulière".
Cette population est la plus touchée. En 2024, 65% des nouveaux diagnostics de VIH à Mayotte concernaient des ressortissants de Madagascar et des Comores, et 22% d'Afrique subsaharienne, dans un "contexte régional marqué par une recrudescence" des cas.
- Renoncement aux soins -
Pour contourner ces freins, le dépistage se décentralise. Le CeGIDD a ouvert des antennes à Longoni au nord, Iloni au centre et en Petite-Terre.
Des unités mobiles sillonnent également l'île. À Dembéni, au centre-est de l'île, le médiateur en santé de l'association Nariké M'sada, Israël Mundi, propose dans un camion des tests rapides offrant un résultat "en quelques minutes". Cette itinérance permet "d'aller au plus proche de la population", souligne son collègue agent de prévention Ahmed Hassani.
Si le test est positif, les patients sont orientés vers le CHM. Dans le service du docteur Niang, "plus de la moitié" des 600 patients suivis sont des étrangers sans-papiers. Sans couverture sociale, ils devaient jusqu'à récemment se rendre mensuellement à l'hôpital pour récupérer leurs traitements antirétroviraux.
Effrayés, des patients font demi-tour. D'autres sont "souvent" interpellés près de l'hôpital, puis placés en centre de rétention administrative en vue de leur expulsion, déplore l'infectiologue, les titres de séjour pour soins restant "difficiles" à obtenir.
Ces interruptions de traitement expliquent que le virus ne soit indétectable dans le sang que chez 80% des patients suivis à Mayotte, contre plus de 95% en métropole. Pris sans interruption, les antirétroviraux empêchent le virus de se multiplier jusqu'à le rendre indétectable : la personne ne le transmet alors plus par voie sexuelle.
Pour limiter les déplacements risqués, le médecin explique à l'AFP délivrer désormais les traitements pour trois mois.
Par ailleurs, un comité opérationnel créé en avril 2026 par la préfecture et l'ARS prévoit de sanctuariser les lieux de dépistage avec les forces de l'ordre. Contactées par l'AFP, ces institutions n'ont pas répondu.
Dans ce contexte, la prévention prime. Lors d'une action sur la côte nord-est à Bandraboua fin septembre, Raissa Ali Baco, chargée en santé sexuelle à la Croix-Rouge, a distribué des préservatifs gratuits. Il s'agit du "seul moyen qui protège contre toutes les IST", les infections sexuellement transmissibles, rappelle-t-elle.
J.Kayser--LiLuX