Le football de retour dans les Territoires palestiniens, malgré le deuil
Pendant trois ans, le commentateur Khalil Jadallah a passé son temps à rendre hommage aux joueurs tués à Gaza. Vendredi, il a enfin retrouvé son micro: les compétitions de football ont repris pour la première fois depuis le début de la guerre.
Le 4 septembre, la Fédération palestinienne de football a lancé simultanément en Cisjordanie occupée, dans la bande de Gaza et dans les camps de réfugiés au Liban la "Coupe des mille martyrs", dédiée aux 1.014 sportifs tués durant le conflit qui a suivi l'attaque sans précédent du Hamas sur le sol israélien, le 7 octobre 2023.
"J'ai passé les dernières années de ma carrière à honorer la mémoire des joueurs dont je commentais autrefois les buts", témoigne auprès de l'AFP Khalil Jadallah, qui couvre le match d'ouverture à Al-Ram, en Cisjordanie.
Pour ce retour, il se dit partagé entre "la joie de revenir après cette absence et la tristesse d'avoir perdu des joueurs, supporteurs, dirigeants et arbitres".
Maysan Souleiman, une habitante de 35 ans venue assister à la rencontre, pense aussi à tous ceux qui ont péri sous les frappes israéliennes: "être présente ici permet de perpétuer la mémoire des martyrs et de soutenir le sport", explique-t-elle.
- "La vie s'est arrêtée" -
A Deir al-Balah, dans le centre de la bande de Gaza, des dizaines de spectateurs ont fait le déplacement pour assister au match entre les clubs de Khadamat Rafah et Chabab Rafah.
Ils s'installent sur des chaises en plastique, autour d'un petit terrain bordé de palmiers, dans un territoire ravagé par les bombardements israéliens et où d'autres stades sont encore occupés par des tentes de déplacés.
"Le football, c'était toute notre vie (...) Mais avec la guerre, elle s'est complètement arrêtée", raconte à l'AFP Khalil Matar, joueur de Khadamat Rafah. "Avec cette coupe, nous honorons la mémoire de nos coéquipiers qui partageaient le terrain avec nous".
Tout au long de la guerre, les instances palestiniennes du football ont accusé Israël de tuer des figures du ballond rond et d'endommager les infrastructures sportives de Gaza.
Le 22 juillet, l'armée israélienne a affirmé que 12 joueurs, arbitres et entraîneurs morts pendant la guerre appartenaient "en réalité" à des groupes armés, des allégations rejetées par la Fédération palestinienne.
Un monument portant les noms des sportifs tués a été érigé à Al-Ram, à l'entrée du siège de la Fédération jouxtant le stade de la ville, à proximité du mur de séparation entre Jérusalem et la Cisjordanie.
- Minute de silence -
Avant la rencontre encadrée par un important dispositif de sécurité par crainte de raids israéliens, des enfants ont fait le tour de la pelouse en portant un drapeau palestinien plié à la manière d'un linceul. L'hymne national a ensuite été joué par un orchestre.
Les Palestiniens ont le droit de "pratiquer le sport normalement, dans toutes ses disciplines", souligne Samir Issa, un ancien entraîneur.
Après 10 minutes et 14 secondes de jeu, une minute de silence a été observé en hommage aux 1.014 sportifs tués. Dans les tribunes, des écrans diffusaient les portraits des victimes accompagnés du message: "Le football revient en Palestine".
"Nous mourons et la Palestine vivra", scandait le public.
La compétition réunit 226 clubs: 146 en Cisjordanie occupée, 44 dans la bande de Gaza et 36 dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban.
Cette reprise intervient dans un contexte qui reste tendu, entre poursuite des violences à Gaza malgré le cessez-le-feu d'octobre 2025 et recrudescence des attaques de colons en Cisjordanie.
Pour Khalil Jadallah, la tenue du tournoi porte une valeur symbolique: "c'est une preuve de notre détermination à vivre, malgré tout ce qui nous pousse à abandonner".
P.Braun--LiLuX